«Nous sommes clairement un lobby»
Laura Zuccoli est la nouvelle présidente de l'Association de soutien aux travailleurs immigrés (ASTI). Elle succède à Serge Kollwelter qui a occupé cette fonction depuis la création de l'association en 1979.
Après 30 ans d'existence, l'ASTI se donne un nouveau visage. Féminin cette fois. Laura Zuccoli, elle-même issue de l'immigration, prend la présidence de l'association qui, au fil des ans, a su développer de nombreux projets. En termes d'immigration et d'intégration, elle sait de quoi elle parle. / Entretien avec notre journaliste Geneviève Montaigu
Succéder à Serge Kollwelter, dont le nom est assimilé à l'association depuis 30 ans, ce n'est pas un peu difficile?
Laura Zuccoli: La discussion que nous avons menée pour le changement de présidence ne date pas d'hier. Serge répétait depuis pas mal de temps qu'il fallait songer à sa succession. Oui, historiquement, Serge est un monument, mais il avait toute une équipe derrière lui. C'est ce que nous avons cherché à donner comme image en changeant de présidence. Nous avons réorganisé notre fonctionnement interne pour mieux équilibrer le poids des salariés et celui des bénévoles.
Votre rencontre avec l'ASTI était-elle le fruit du hasard ou d'une volonté?
J'y travaille depuis 1983! J'ai toujours voulu travailler dans le milieu des migrants, je suis assistante sociale de formation. Je suis moi-même d'origine italienne et j'ai eu pas mal de problèmes. J'ai eu de la chance, j'ai réussi à faire des études grâce au soutien d'un certain nombre de personnes et j'ai voulu m'engager à mon tour. L'ASTI m'a ouvert cette possibilité et je suis devenue une des premières permanentes de l'association. Je me suis longtemps occupée de la maison de quartier. Et j'ai pas mal occupé le terrain. Que pouvons-nous faire sur le terrain pour alimenter notre discours politique? C'est la question qui se posait à l'époque.
L'ASTI est surtout connue pour ses prises de position en faveur des réfugiés et des immigrés. Qu'est-ce qui a entraîné sa création?
L'ASTI a été fondée sur des bases très politiques. L'objectif poursuivi à l'époque était le droit de vote des étrangers. C'était notre slogan qui a débouché sur la création du festival des Migrations que le CLAE a repris depuis. L'ASTI était très politisée, et on nous reprochait, au début, de ne rien connaître du terrain. On a décidé de développer des projets de terrain pour alimenter la discussion politique. Il est certain que, l'actualité aidant, l'ASTI a été très présente dans les médias avec ses prises de position. Nous allons continuer à nous manifester, mais nous aimerions davantage montrer nos côtés bonnes pratiques. Nous faisons pas mal de choses, que ce soit avec les enfants, les jeunes et les adultes, mais le public ne les voit pas assez.
Pensez-vous que l'ASTI soit encore trop méconnue?
Non, mais peut-être mal connue. Nous n'avons jamais voulu quitter notre quartier pour aller développer des projets ailleurs, mais nous sommes disposés à donner des exemples de bonnes pratiques. On aide les communes à mettre en place des projets en mettant nos ressources à leur disposition, notre expérience. Nous sommes surtout connus pour nos positions politiques, mais chacune était alimentée par notre expérience sur le terrain, ce que les gens ignorent parfois. Nous avons peut-être une image trop revendicative, mais nous sommes aussi une force de propositions. Et nous avons des choses à montrer.
Si vous deviez qualifier l'ASTI en un mot, lequel choisiriez-vous?
Lobby. Très clairement. Et d'ailleurs, ça va continuer. Nous sommes une association de la société civile qui fait du lobbying en faveur d'une catégorie de personnes. Et dans notre discours, on ne parle pas seulement des étrangers, nous évoquons aussi le «vivre ensemble» et ça c'est luxembourgeois. Nous essayons d'être la voix d'une minorité silencieuse, parce que l'immigration est silencieuse. Nous sommes en contact avec ces gens à travers nos projets sur le terrain et nous savons de quoi nous parlons.
Dans quel état se trouve l'intégration au Luxembourg?
Au Grand-Duché, on est devant un fait. Le pays compte énormément d'étrangers et on doit vivre avec cette réalité, qu'on le veuille ou non. C'est un point de départ positif. Mais il y a aussi ce constat que les gens vivent beaucoup les uns à côté des autres. Pas forcément ensemble. Cependant, à l'ASTI, nous recevons pas mal d'appels de Luxembourgeois qui nous contactent pour savoir comment ils peuvent aider une connaissance qui a un problème. Ceux-là sont une masse silencieuse. Ils se donnent beaucoup de peine pour aider un réfugié, un sans-papiers. Ce côté invisible de la solidarité s'explique aussi par le fait que la majorité des Luxembourgeois travaillent dans les secteurs protégés et n'ont peut-être pas ces soucis de la vie de tous les jours. Ils ont plus de disponibilité à donner un coup de main. Mais l'intégration se passe sans beaucoup de contacts. Nous nous sommes toujours dit à l'ASTI que si la crise économique avait des répercussions vraiment terribles pour le Luxembourg, alors le gouffre qui existe entre les employés des secteurs protégés et les immigrés se creuserait considérablement. Nous ne sommes pas tous embarqués dans le même bateau.
Vous vous êtes battus bec et ongles contre les expulsions, et encore récemment, sans pouvoir arrêter le processus. Vous le ressentez comme un échec?
Nous avons quand même sauvé deux familles lors de la dernière expulsion. Mais, soit, cela montre le manque de clarté dans ce processus. Nous sommes présents dans les foyers de demandeurs d'asile. Ils nous disent que cela manque de critères. C'est une loterie. Nous ne savons pas pourquoi on expulse telle famille et pas telle autre. Le ministre Nicolas Schmit était présent lors de notre fête des 30 ans et nous avons bien sûr abordé le sujet. Avec la nouvelle loi, les non-communautaires qui n'auront pas d'autorisation de travail ou de séjour faite à partir de l'étranger seront systématiquement refoulés. Dans le temps, le patron qui avait de bonnes relations pouvait faire régulariser un employé, mais le migrant qui ne connaissait personne n'avait pas cette chance. Si c'est clair sur ce point, c'est moins évident en ce qui concerne les demandeurs d'asile. Le ministre nous a annoncé son intention de régulariser les gens qui disposaient d'un statut de tolérance. Actuellement, les demandeurs d'asile déboutés ne savent pas s'ils feront partie du prochain charter ou non. Ce n'est pas facile à expliquer aux gens.
Quand vous entendez parler d'immigration choisie, cela vous fait-il sursauter?
C'est une pure illusion. C'est complètement fou. Dans un monde globalisé, faire de l'immigration choisie, c'est un non-sens. Aujourd'hui, même dans les régions les plus reculées, les gens ont accès à internet, les mouvements s'opèrent beaucoup plus facilement qu'avant. Aussi longtemps que les plus pauvres n'auront pas de perspectives dans leur pays, ils essayeront de venir chez nous. Si demain nous étions pauvres, plus personne ne viendrait. Mais actuellement, il ne faut pas oublier que nous avons besoin de l'immigration, même les Chinois en auront besoin un jour.
Le Grand-Duché vient d'accueillir des familles irakiennes qui ont la particularité d'être issues de la communauté chrétienne, ce n'est pas par hasard, quand même...
Le Luxembourg, historiquement, a toujours essayé d'avoir une immigration blanche, catholique et si possible européenne. Quand il y a eu les réfugiés des Balkans, c'est parce qu'il y avait un accord avec la Yougoslavie et nous avons eu alors bon nombre de musulmans qui sont arrivés. Je crois que le Luxembourg a extrêmement peur des discussions qui existent à l'étranger et qu'il fait tout pour l'éviter. Dans le cas des familles irakiennes, on peut effectivement parler d'immigration choisie (sourire). Maintenant, il faut aussi reconnaître que la minorité chrétienne n'a pas la vie facile en Irak et que ces gens-là ont droit aussi au respect et à l'aide. Au Luxembourg, nous avons des conventions avec les autres religions, protestante et juive, mais pas encore avec les musulmans qui représentent la deuxième religion du pays.
Vous prévoyez de grands mouvements de population. À quoi vous attendez-vous dans les prochaines années?
Je pense que les changements climatiques vont nous poser un certain nombre de problèmes, c'est clair. Nous ne sommes pas encore préparés à cela. Ces changements climatiques vont entraîner des conflits dans le monde. La question de l'eau, des terres qui disparaissent et de la désertification en général va faire bouger les populations.
On a peut-être tendance à oublier que les migrants sont les premiers à envoyer de l'argent dans leur pays d'origine, ça compte?
Les immigrés et même les réfugiés envoient beaucoup d'argent dans leur pays! Ils sont de loin ceux qui soutiennent le plus le développement dans leur pays d'origine, loin devant les gouvernements. Et dans notre discours, nous allons clairement montrer ce rôle trop méconnu et nous allons montrer le lien entre l'immigration et le développement.
Quel est le poids de l'entreprise ASTI?
L'année passée, et cela m'a surprise aussi, nous étions 35. Nous sommes aussi nombreux parce que nous avons un certain nombre de projets financés de manière stable par le gouvernement comme notre maison relais, notre maison de jeunes, notre agence interculturelle. Et nous avons beaucoup de personnes qui travaillent à mi-temps, ce qui explique le nombre élevé de nos effectifs. Et nous avons beaucoup de projets européens, car pour travailler avec les demandeurs d'asile, souvent les seuls moyens de financement sont les moyens européens. Pas mal de gens travaillent donc chez nous dans ce contexte.





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